Calendrier

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Tichri : une progression méticuleusement orchestrée


L'une des particularités du calendrier juif est de considérer séparément le compte des années et celui des mois. Ainsi, c'est par le mois de Tichri, dont le premier jour - Roch Hachana - est l'anniversaire de la création du monde ou plus précisément, de celle de l'homme, que débute l'année juive. Mais d'après le compte des mois qui commence par Nissan, Tichri n'arrive qu'en septième position. Curieusement, il semble que la Thora accorde une importance accrue à ce second registre, tout au moins en ce qui concerne Tichri, qu'elle n'appelle, en effet, jamais autrement que « ha'hodech hachevii » - le septième mois. C'est peut-être que cette perspective met en valeur la centralité de ce mois au sein de l'économie du judaïsme : dans une année qui, comme celle qui vient, 5779, est embolismique, c'est à dire composée de treize mois, Tichri se retrouve ainsi, exactement, en situation médiane !


Bien des auteurs ont insisté sur la signification exceptionnelle revêtue par le nombre 7 dans la pensée juive : importance symbolique, cosmique, métaphysique et mystique. Le Midrach, quant à lui (Yalkout Chimeoni, 276), dit simplement de ce nombre qu'il est chéri par D.ieu : « Tous les "septièmes" sont chéris au ciel : (...) Parmi les années, la septième est chérie : « et la septième, tu la laisseras en repos et l'abandonneras » (Exode 23,11) ; parmi les jours, le septième est chéri : « et D.ieu bénit le septième jour » (Genèse 2,3). Parmi les mois, le septième est chéri : « et au septième mois, le premier du mois » (Nombres 29,1). »


La manifestation la plus concrète et la plus évidente de la sainteté de ce mois est, sans conteste, sa richesse en solennités : il ne compte pas moins de douze jours de fête (en Israël seulement onze). Nos Sages ont, à ce propos, remarqué l'affinité linguistique qui existe entre les radicaux "Chéva" -sept-- et "Save'a" - repu, rassasié : « chévii - parce qu'il est repu de Mitsvot : le Chofar (à Roch Hachana), Kippour, la Souka, la branche de saule (à Soukot et Hochana Raba). » (Ibid., 645).


Chacune des fêtes qui jalonnent Tichri est dotée, en effet, de prescriptions qui lui sont propres et grâce auxquelles elle revêt un cachet très personnel. Pour cette raison, l'ensemble du cycle ainsi constitué, représente pour les fidèles un parcours des plus délicats, obéissant à une progression méticuleusement orchestrée. Plongé dans des champs de spiritualité très différents, l'observant doit subir le choc d'émotions diverses pour ne pas dire contradictoires. L'acceptation fervente du joug de la Royauté divine, à Roch Hachana, est suivie par le repentir et la purification morale à Yom kippour, et débouche, à Soukot, sur la joie débordante, presque irréelle, de vivre au service de D.ieu. En aucun autre mois de l'année, le cœur du Juif est appelé ainsi à vibrer avec une telle intensité.


Il serait, cependant, totalement erroné de considérer cet itinéraire comme une entité qui prendrait fin, en apothéose, avec les derniers jours de fête, Chemini Atséret et Sim'hat Torah. C'est, en réalité, tout le contraire. Tichri n'est qu'un début : pour remplir parfaitement sa mission et son rôle, il se doit de rejaillir et d'influencer les onze mois qui le suivent. Les résolutions prises, la ferveur, l'inspiration et l'élan acquis à l'occasion des fêtes, doivent voir préserver leur vivacité tout au long de l'année. C'est peut-être pour ancrer cette idée fondamentale dans la conscience juive que les Sages d'Israël, au retour de la déportation de Babylone, ont donné à ce septième mois le nom de Tichri -construit à partir de la racine araméenne "Chari" qui signifie commencer. Dans cet esprit, les cabalistes font également remarquer que Tichri est l'anagramme du mot Réchit dans l'expression du Deutéronome (2, 12) : "Méréchit Hachana" - le début de l'année.


En vérité, cette leçon est particulièrement bien illustrée par Chemini Atséret, "la fête de clôture", dont elle permet de mieux cerner la signification. Il est remarquable, en effet, que la Torah n'ait doté ce jour, pourtant considéré comme une fête en soi qui succède à Soukot, d'aucune Mitsva spécifique. Simplement, au temps où le Temple existait, son individualité se traduisait par un sacrifice spécial qui tranchait avec les 70 taureaux offerts, durant Soukot, en faveur des 70 Nations de la terre.  Le Midrach Rabba (Nombres 21,22) explique cette singularité par la parabole suivante : « Un roi avait organisé un festin de sept jours, et, pendant ces sept jours de festin, y avait convié tous les gens du pays. Passés les sept jours de festin, il dit à son favori : « Nous avons déjà fait notre devoir vis-à-vis des gens du pays : réunissons-nous, toi et moi, autour de ce que tu pourras te procurer, une petite quantité de viande, de poisson ou de légumes. » Ainsi dit le Saint-béni-soit-il à Israël : « Le huitième jour sera pour vous "Atseret - une réunion" ; rejoignez (Moi) avec ce que vous vous procurerez : un taureau et un bélier ». Au premier abord, un détail, dans cette comparaison, parait inapproprié : le favori a mangé durant les sept jours à la table royale : ce n'est que le huitième qu'il est appelé à veiller lui - même aux préparatifs du repas. Pourtant, à Soukot, n'est- ce pas Israël qui offre tous les sacrifices, du premier au dernier jour ? Pourquoi, alors, suggérer qu’il y est invité à la table de D.ieu ?


Mais c'est que, en ce mois de Tichri, l'homme, insensiblement, s'est détaché de sa vie terrestre et matérielle : l'acquis spirituel n'a pu se réaliser qu'au prix d'une certaine coupure avec la réalité. Cette existence légèrement irréelle est symbolisée par l'habitation dans la Souka, demeure précaire qui n'est pas notre véritable maison, et qui se trouve placée plus directement sous la protection divine. Cependant, on ne saurait vivre une année entière dans l'intensité d'un Yom kippour, ni dans l'ardeur et l'idéalisme de la joie de Soukot. Aussi convient-il de capitaliser cet acquis, de "stocker" ce regain d'énergie et de vigueur spirituelles, de préserver pour la pérenniser cette proximité, cette intimité avec D.ieu, en vue de l'après-Tichri. C'est pourquoi, à Chemini Atseret nous quittons la Souka pour réintégrer notre maison, avec toutes les réalités de la vie quotidienne qui s'y attachent, tout en continuant à approfondir notre relation avec le Créateur : c'est bien nous, cette fois, qui invitons D.ieu dans notre foyer !


"Atsor", disent les commentateurs, signifie retenir et réunir : à Chemini Atseret, nous récoltons, nous emmagasinons, nous conservons...


Premier et central, ainsi se présente à nous le mois de Tichri. Or, au chapitre 8 du premier Livre des Rois (v.2), il est appelé : "Yérah Haétanim" - le mois des forts. C'est qu’en Tichri il nous est donné de recouvrer toutes nos forces, de les stimuler et de les développer ; et de faire provision de l'énergie, de la résistance, la robustesse, la solidité, morales et religieuses, qui permettront de faire de l'année nouvelle une année de réussite et de bonheur.


C’est ce que je souhaite à l’ensemble de notre Communauté !


Chana tova !


Michel Gugenheim

Grand Rabbin de Paris